L’Atelier à Fort-de-France

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L’Atelier à Fort-de-France : Enfances Capitales

Trente enfants de la Martinique passent l’île au scanner de leurs rêves. Ils nous convoquent pour nous dire qui ils sont, documentent le réel et nous pressent de les voir. Se regardent eux-mêmes. S’attardent avec tendresse au portrait de leurs proches.

Ethnographes d’eux-mêmes, ils livrent une photographie aux compositions sûres, et une poétique vaste, épuisant les anthologies.

“Le seul pays
Est celui des oiseaux migrateurs
Pays
avec une aile pour drapeau
Et surtout un regard qui épouse
L’univers tout entier
d’un seul visage”,

nous écrit dans Voyage et d’une île voisine le jeune James Noël. Cela, nos photographes le savent confusément qui balaient la surface de leur île avec un degré d’ouverture et une soif d’exploration qui ne tient jamais du pillage ou de la piraterie. C’est un désir de porter à notre connaissance, à nous adultes, Martiniquais mais aussi métropolitains et gens d’ailleurs, un certain être-au-monde auquel il sont manifestement attachés; dont ils sont fiers; dont ils comprennent les ressorts essentiels. Eux qu’un respect formel des adultes pousse traditionnellement à une certaine discrétion montrent ici qu’ils sont des observateurs tout à fait avisés de leurs propres réalités.

Trente enfants – des « petits » et des « grands » – nous livrent leurs exploits, leurs fiertés, la matière de leurs jours. Les lumières du soir, les instants de repos, le calme et la sécurité, la fébrilité et l’ivresse. La joie. La solitude. Heureux évènements et moments clairs-obscurs se succèdent qu’accompagnent, comme autant de signes picturaux, rhum et cigarettes, bonbons et gâteaux, qui marquant le monde des adultes, qui celui d’une enfance enjointe à se placer sous le signe de la douceur – ? – du sucre.

Il faut en effet être attentif à la sélection des objets et des paysages opérée par ces photoethnographes en herbe mais non pas amateurs : le découpage effectué révèle bien les contours d’un discours. Derrière un apparent désordre, on ne manquera pas d’observer, d’une part, la répétition d’un attachement à la famille comme source de réconfort, de plaisir et de solidarité ; d’autre part le dévoilement pudique des espaces de sociabilité adolescente, ou plutôt de leurs frontières, au seuil de deux âges comme des ensembles immobiliers ou des maisons privées. Les images prises sur la côte parlent bien de cette lisière-là, et la mer, peu présente, y figure brillamment comme une sorte d’étendue métaphysique, proche lointain qu’interrompt un rare baigneur. Comme en écho dans le ciel, un avion passe, dont on ne sait s’il rejoint le continent ou la métropole.

Impératif du mouvement, donc, que rappellent avec insistance les motifs de la Voiture et de la Moto, voire du simple vélo – ici le prestige mais aussi le statut de granmoun peuvent expliquer ces références aux véhicules motorisés plutôt qu’au vélo de l’enfance. Plus profondément, les meubles du Salon, de la Chambre, de la Cuisine, de la Galerie sont, entre intérieur extérieur, privé et public, intime et collectif, autant de cailloux pour nos Petits Poucets désireux d’aventures, mais aussi très soucieux de la possibilité d’un retour. La nécessité de communiquer passe elle-même par la médiation de l’Objet, nous disent nos jeunes photographes, avec la réitération des images du Téléphone et, plus encore, de l’Ordinateur. Jouets, jeux, peluches et consoles disent aussi un certain fétichisme qu’il nous est demandé d’interroger.

Les images ainsi récoltées – nécessairement sélectionnées en fonction de critères techniques par le formateur, initiateur et passeur qu’est David Damoison, lui-même un enfant du pays –dessinent, entre art et inventaire, une topographie, autrement dit un état des lieux. Or voici bien une Martinique d’amour et de tendresse. De sérieux, aussi : ces enfants sont bien sages, se dit-on à la vue de ces clichés. A Citron, Brillant ou Texaco, qui pourra dire que cette génération a perdu le sens des valeurs ?

Natacha Giafferi

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